Nez Bavard se sent un peu morose en ce moment. Je crois que l’élan et l’enthousiasme qui étaient les miens lorsque j’ai commencé Poivre Bleu se sont quelque peu émoussés. J’aime toujours le parfum, de même que j’aime toujours autant écrire sur Poivre Bleu. Mais je dois aujourd’hui réfléchir à la place qu’occupe réellement l’olfaction dans ma vie. Je sais qu’elle est importante, mais je sais aussi qu’en aucun cas je ne veux soumettre ma perception (odorante) à un formatage d’aucune sorte.

La parfumerie de masse me désespère, même si on y trouve encore (parfois) quelques exceptions. La parfumerie de niche est un ensemble assez flou, et je me demande parfois si l’interêt et le but est bien différent de celui des grandes marques. « Mais bien sûr! » me dira-t-on. Certes, la clientèle ciblée n’est pas la même, certes les matières premières utilisées sont différentes, certes le service est de meilleure qualité, certes… Mais le tout est encadré par un seul et même but : faire du chiffre. C’est la dure loi du commerce, et c’est ainsi que fonctionne le monde aujourd’hui. Mon sentiment est certainement dû au fait que je suis actuellement immergée dans cette machine commerciale pour mon travail, et que je suis moins libre qu’avant d’ignorer cette réalité écrasante du profit. Sans profit, pas de travail, pas d’entreprise viable. Ma critique ici porte essentiellement sur le formatage que subit toute entreprise lorsqu’elle se développe. C’est le sentiment désagréable que le moteur réel de l’entreprise, c’est-à -dire le projet, l’idée, le concept, l’invention, est totalement annihilé par le besoin de vendre encore et toujours plus. Heureusement toutes les entreprises ne suivent pas le même schéma, et parfois le profit a du bon. Mais le délicat petit monde du parfum et de l’olfaction est trop fragile pour subir l’exploitation outrancière dont il est l’objet aujourd’hui.

La parfumerie n’est malheureusement pas le secteur dans lequel se lancer lorsque l’on a une idée et l’envie de transcender toute cette machinerie avec son idéologie naïve prête à surmonter tous les obstacles. Soyez certain que quelqu’un d’autre aura essayé avant vous et se sera cassé le nez sur ses convictions. J’ai sincèrement cru pouvoir faire ma vie dans le parfum en gardant ma sensibilité, ma naïveté, ma perception très biologique et très animale de l’olfaction. Force est de constater que je n’y arriverai pas par la voie traditionnelle. Le marché (comme disent les analystes en marketing et leurs chefs d’entreprise) est saturé : une quantité innombrable de nouveautés tous les mois, une difficulté évidente à se renouveler, d’où un formatage de la clientèle par la publicité et les opérations marketing.

Le secret, et la solution pour ma part, sera peut-être de rester en dehors de tout ça, et de continuer à sentir pour mon propre plaisir, et à me réjouir pour un rien : une odeur de ville un soir d’été, une senteur d’oreiller ou le parfum de la peau des gens aimés.

Je suis particulièrement intéressée par vos réactions sur ce billet, ce que vous en pensez, votre propre perception du monde de la parfumerie, vos sentiments en tant que passionnés (ou non).