I – Introduction
Est-il bien nécessaire de poser la question?
Mon avis est que oui, cette question a un sens. Dans notre conception moderne et occidentale des rôles attribués à chacun, certaines tâches sont encore clairement sexuées, même si la tendance va de plus en plus à une répartition équilibrée de ces différentes activités entre les deux sexes. La présence des femmes dans des milieux traditionnellement masculins commence à s’étendre même s’il reste parfois du chemin à faire. Mais mon propos n’est pas ici de parler de l’égalité des sexes… ou presque.
En effet, la parfumerie est l’un des milieux où la notion homme-femme est particulièrement marquée. Depuis environ une dizaine d’années, les choses commencent un peu à changer, notamment grâce à certaines marques qui sortent des fragrances en les positionnant clairement comme « mixtes ». Je pense ici à CK One de Calvin Klein et à Gaultier² de Jean-Paul Gaultier. Ces sorties utilisent cependant beaucoup l’image du « parfum pour amoureux, le parfum que l’on met à 2″ : le flacon de Gaultier² est agrémenté au verso de petits aimants qui permettent de l’aimanter au flacon de l’être aimé, et ils peuvent aussi être achetés par 2. Alors finalement, le parfum a-t-il vraiment un sexe?

II – Construction du clivage
Dans les temps les plus reculés et pour une utilisation profane, les produits parfumants (fleurs, bois, épices, racines, résines…) étaient utilisés indifféremment pour un homme ou pour une femme, car ils revêtaient exactement le même intêret pour l’un ou pour l’autre : désodoriser, embellir, séduire, sublimer, exposer sa richesse (son rang social), son raffinement ou sa culture… Le grand tournant s’établit finalement au XIXe siècle avec l’avènement de la parfumerie moderne : développement de la chimie organique, apparition des grands magasins et de conditionnements fabriqués industriellement. A partir de cette époque, la différenciation n’a cessé de se développer. La parfumerie s’agrandit, en parallèle avec les cosmétiques féminins comme la poudre ou les produits gominants pour hommes. Les femmes se parfument cependant plus que les hommes, sûrement par coquetterie et recherche de sophistication. Par la suite, les parfums deviennent un moyen d’appuyer une identité, de se donner une image, de suivre une mode : il est tout à fait normal alors que hommes et femmes cherchent à exprimer par le choix de leur parfum leur part de virilité ou de féminité. Mais en analysant de plus près, on se rend compte que la différenciation homme-femme n’est qu’un repérage qui oriente le choix du consommateur de façon conventionelle. Celui-ci est de surcroît formaté par l’image qui est associée au parfum : le choix de l’égérie, la publicité, le packaging, la marque… La plupart des études marketing ont démontré que le choix des composants et l’odeur du jus arrivent presque en dernier dans le choix d’un parfum par un individu. Aujourd’hui en parfumerie générale, la conception fonctionne à l’envers : on donne un sexe, une cible d’âge, on choisit un visage, on lui attribue des qualificatifs et on demande ensuite au parfumeur de créer un parfum qui corresponde au tout.

III – Le parfum n’a pas de sexe

C’est finalement le curieux qui va prendre les conventions à contre-courant et qui va chercher son parfum partout où cela sent bon. Un parfum se porte parce que son odeur plaît, et c’est la raison pour laquelle les marques de niches y trouvent un nouvel essor : n’étant pas défini clairement masculin ou féminin, le parfum est choisi pour ce qu’il sent plus que pour ce qu’il véhicule. Même en parfumerie générale, on voit depuis très longtemps des femmes venir se parfumer chez les hommes ; et les hommes eux aussi et bien plus qu’on ne le pense se parfument parfois chez les femmes : L’heure Bleue, Shalimar et Jicky de Guerlain ainsi qu’Opium de Yves Saint Laurent et Coco de Chanel sont des fragrances appréciée par la gent masculine. Arpège pour Homme de Lanvin, Kouros et Body Kouros d’Yves Saint Laurent, Pour Un Homme de Caron, Romance pour Homme de Ralph Lauren et le tout récent Dior Homme de Dior sont des fragrances portées par de nombreuses femmes. Et ceci pour la simple et bonne raison qu’ils leurs vont bien et qu’elles les aiment ainsi! On arrive ici au coeur de mon propos : une matière première n’a pas de sexe, il me semble donc qu’un accord non plus. Un parfum évolue de manière personnelle sur chaque peau, car chaque matière s’exprime différemment selon chacun. Il est bon de noter qu’une même matière aura une évolution souvent différente selon qu’il s’agisse d’une peau de femme où d’une peau d’homme. Le verdict n’appartient donc qu’au porteur de dire s’il aime ou non ce qu’il a sur le poignet. Les conventions (occidentales) nous ont surtout habitués à sentir des odeurs sur les femmes et d’autres sur les hommes, ce qui leur a donné une perception sexuée. Je suis convaincue qu’il n’y a pas de matière plus adaptée aux hommes qu’aux femmes, même les fleurs quoi qu’on en dise! Les hommes ont longtemps utilisé des pâtes (pour les moustaches) à l’eau de rose, et les gants ont longtemps été parfumés grâce à des poudres sentant la rose. Les fleurs ne sont pas encore très répandues en parfumerie masculine, mais les choses changent on peut relever la dernière création de Jean-Paul Gaultier : Fleur du Mâle, un parfum composé avec une surdose de fleur d’oranger.

Nombreuses sont encore les personnes qui cherchent à affirmer leur sexualité par leur parfum et qui refusent violemment les parfums dits du sexe opposé mais aussi les parfums mixtes. On peut relever ici sûrement un besoin d’indentité et une peur de perdre les repères construits et imposés depuis de nombreuses années. Pourtant, une femme reste une femme, même lorsqu’elle porte un parfum d’homme, autant qu’un homme reste un homme parfumée avec une fragrance féminine. Le parfum a d’ailleurs tendance à sortir sous son aspect féminin ou masculin selon le porteur. J’ai récemment fait le test avec un collègue en essayant Dior Homme (avis à suivre dans un prochain billet). Sur sa peau le parfum est sorti animal, rustique et plutôt sec ; alors que sur ma peau il devenait rond, sucré et moelleux, pas vraiment un inverse mais plutôt une évolution aux accents féminins.

Alors ne vous retenez plus Mesdames et Messieurs, lancez-vous dans des essayages olfactifs, vous ne serez peut-être pas si déçus que ça! N’hésitez pas à faire part de votre opinion personnelle sur la question.

Source : Wikipedia ; www.museesdegrasse.com ; Photos : Gaultier² : www.ichiban.com.tw, Arpège pour Homme : www.parfemy.cz