Lundi dernier, j’ai repris le chemin de mes 21 ans. L’Artisan Parfumeur nous avait conviés, mes acolytes Sophie, ThierrySixtine et Nicolas et moi, à la présentation du nouveau parfum de Bertrand Duchaufour pour l’Artisan Parfumeur : Traversée du Bosphore. L’ambiance était détendue, le parfum était bon, et le parfumeur charmant.

J’étais pour ma part, heureuse, excitée comme une puce à l’instar de ce jour magique où je prenais conscience de la place du parfum dans ma vie. Dans cette si belle boutique rue de l’Amiral Coligny, nous avons flâné, retrouvé nos favoris et repris nos marques. Au cours de la discussion, une des personnes de l’Artisan nous a demandé « Qu’est-ce-que l’Artisan Parfumeur pour vous ?« . Force fut de constater que pour beaucoup d’entre nous, L’Artisan était une marque intensément liée à l’affectif et à l’émotion. C’est certainement l’une des maisons les plus sincères (en termes de création) que je connaisse. Une marque simple et accueillante. Quoi de plus agréable donc, que de découvrir une nouveauté inscrite dans cette tradition, une création pensée et maturée, aux finitions raffinées. Monsieur Duchaufour a rapporté de son escapade à Istanbul un parfum d’instantanés olfactifs brodés ensemble autour du thème du cuir…

La Traversée du Bosphore est un cuir il est vrai, mais s’inscrit dans un registre qui n’était peut-être pas encore très exploité chez l’Artisan : le gustatif – gourmand. On pourrait se dire que se lancer dans cet univers vendeur aurait pu être un peu casse-pipe pour une marque comme L’Artisan Parfumeur, qui n’a jamais vraiment composé sur ce thème. On se souvient certes de Jour de Fête et de sa petite amande croquante et vanillée, mais dont l’implication gourmande était aussi légère que sa tenue. À part celui-ci, qui est aujourd’hui disparu, rien d’évident connu au bataillon. Comment Bertrand Duchaufour a-t-il donc fait pour sauver La Traversée du Bosphore de la dégoulinade poisseuse ?

Sûrement en choisissant soigneusement son thème et en recherchant une atmosphère plus qu’un rendu olfactif précis. Rien n’est à manger dans ce parfum, pas même la pomme qui s’évapore du flacon de la même façon que la fumée blanche et dense qui sort de la bouche des fumeurs de narguilé. Le loukhoum (à la rose et à la pistache) sent, mais ne goûte pas, il est douillettement installé derrière sa vitre en verre et semble vouloir y rester. Le sucre glace flotte tout autour, sa poudre si fine et légèrement vanillée se dépose petit à petit sur la peau au fur et à mesure que l’on observe ce loukhoum lointain. Cette gourmandise est présente certes, mais n’est pas le propos de ce parfum. Il suffit pour s’en convaincre, de sentir un autre loukhoum des niches : Rahat Loukhoum de Serge Lutens. Le Rahat Loukhoum (qui lui-même n’est pas un sucré abruti) pousse les accents amandés et vanillés dans des retranchements alimentaires, à la limite de l’écoeurement. Ici, rien de tel, car la présence du cuir du départ jusqu’à l’arrivée tempère l’expression des notes « sucrées ». Je sens pour ma part d’entrée de jeu un cuir poudré (le beurre d’iris est présent, surtout en tête) : souple, moelleux, et doux, comme du daim. Notre cuir ici n’est pas animal ou brut, il est travaillé comme un bel article de maroquinerie. En tête avec la pomme, en coeur avec la rose et le sucre glace, puis en fond avec la vanille, le cuir s’exprime avec rondeur et nous plonge dans un Orient moderne, débarrassé de ses clichés collants et dépassés.

Même si Traversée du Bosphore ne fait pas partie des mes univers olfactifs de prédilections, il amène un regard nouveau sur des notes olfactives sur-utilisées en leur redonnant du crédit. Cette création est aussi la preuve que les partenariats marques-parfumeurs réussis sont l’une des clés du renouvellement de la Parfumerie à venir…

Pour un autre point de vue sur cette désirable nouveauté, rendez-vous sur My Blue Hour qui a elle aussi rédigé un billet sur ce parfum, et que nous avons décidé de publier en même temps.