Le blog du parfum où votre nez bavarde…
Archives pour janvier, 2012
L’hiver, c’est vétiver – Episode 2 / Encre Noire : Lalique
29/01/12
Bon allez, aujourd’hui ça ne rigole plus. Vendredi c’était sympa, un petit vétiver-doudou, gentil, pas trop percutant car arrondi et adouci, aujourd’hui, on attaque du lourd ! En plus, j’ai pas intérêt à me rater sur la rédaction du billet, parce que sinon, je vais me faire tailler les oreilles en pointe par O. , l’homme à qui j’ai eu l’honneur de conseiller et d’offrir (à moitié) ce parfum en tapant tellement dans le mille qu’il en est aujourd’hui à sa cinquième bouteille! Celui qui n’aimait pas les parfums (ou très peu) a finalement trouvé bonheur avec cet élixir de bois brut, cette composition magistrale autour du vétiver (orchestrée par Nathalie Lorson), probablement l’une des plus belles du marché.
Les parfumeurs et amateurs de parfums savent combien il est parfois difficile de « réinventer » une odeur, d’apporter son grain de sel à l’édifice des différents « Travaux autour du vétiver » et de proposer un parfum qui sorte du lot sans faire oublier la matière prise pour point de départ. Nathalie Lorson a réussi l’exploit de s’inscrire dans une tradition, dans une veine classique en terme d’odeur tout en construisant un vrai parfum de parti pris, où rien n’est vraiment évident et pourtant à la fois connu. Les notes du vétiver parlent presque à chacun d’entre nous, car même si on ne l’a jamais senti, ses évocations de terre et de bois frais réveillent le rapport à la nature que nous avons tous plus ou moins. Cette odeur est en ce sens rassurante et attendue lorsqu’on la découvre dans un parfum : « J’aime ce que je connais ». Et peut-être plus simplement, il y a une forte probabilité pour qu’un membre de votre famille, un collègue, un ami ou un amoureux ait déjà porté un « vétiver ». Je n’aurais bien sûr qu’à citer le Vétiver de Guerlain ou encore le Vétiver de Carven pour que vos yeux s’éclairent.
Cette image empreinte de classicisme est largement reprise dans la construction d’Encre Noire, puisqu’on va y retrouver un vétiver clair en tête, frais, à peine un peu salé, accompagné de la note aromatique-baumée du cyprès et de quelques agrumes, en petites touches. Nathalie Lorson exploite donc la tendance agrume naturelle du vétiver et lui donne un « twist » avec la note cyprès. La composition annonce l’utilisation de deux essences différentes : le vétiver Bourbon et le vétiver Haïti. Ma perception me fait dire que c’est le vétiver Haïti (le plus connu) qui s’exprime le plus, pour la fraîcheur et l’équilibre qu’il propose entre ses notes de terre, d’humidité et de sécheresse à la fois (un effet soutenu par les notes montantes du cashmeran, et qui ne sont pas sans rappeler certaines notes du patchouli), légèrement vertes et doucement fumées. L’originalité de ce parfum tient au fait que la matière a été poussée jusqu’aux limites de ce que l’on pourrait attendre d’un parfum classique, et en les dépassant légèrement, elle suscite l’interrogation. Le parfumeur a laissé assez de place à la matière pour qu’elle s’exprime nettement, plus clairement que dans d’autres références similaires tout en la lançant sur les rails d’une
évolution traditionnelle, emmenant ce cœur de bois vers une lente évolution, à l’image des braises qui rougeoient pour perdre tout doucement, tout doucement de leur chaleur. Sur la fin, on perçoit encore un peu de terre fraîche, mais le tout s’est fondu sous la douceur des muscs qui font le lien avec la peau et donnent à ce parfum à l’aspect rectiligne une petite touche de rondeur charnelle…
Dans l’un des commentaires depuis le début de la série, je me suis servie de l’image du bloc de bois pour décrire ce que m’évoquait l’odeur du vétiver. A vrai dire, il me semble qu’Encre Noire a magnifié cette image, proposant un opus sur le vétiver à l’écriture fine, humble et touchante, à l’image de l’ébéniste qui sculpte sa matière pour lui donner vie.
Ce parfum, que je n’ai connu que sur les autres (sur un seul autre pour être plus précise) fait sans nul doute partie des fragrances les plus agréables et les plus séduisantes à sentir sur un homme. Sans prétendre qu’une femme ne pourrait se l’approprier, force est de reconnaître que c’est sur la peau d’un homme qu’il est le plus à même de déployer son charme captivant et sa présence virile.
Massif, sobre, intemporel, élégant et sophistiqué.
Je dédicace ce billet à Olivier, qui se sera reconnu, j’espère, dans la description de son parfum avec lequel je lui souhaite de vivre encore une longue histoire…
L’hiver, c’est vétiver – Episode 1 / Vétiver Tonka : Hermès
27/01/12
Pour ce premier épisode sur le vétiver, j’ai choisi de prendre une version soft… avant de tous vous assassiner demain ! Le Vétiver Tonka de Jean-Claude Ellena pour Hermès n’est en effet pas le vétiver le plus brut que le marché ait à offrir. Mais cette interprétation de la matière est fidèle à la patte du créateur, qui nous offre ici une image personnelle de ce bois.
Nous avions parlé dans le billet précédent de l’essence seule, une matière rude, aux accents terreux, une note frappante et cossue ! Le parfumeur-maison d’Hermès a visiblement voulu jouer avec ce bois sur un autre registre et en faire une sorte de « vétiver – doudou », une conception de ce matériau somme toute assez inhabituelle. On perçoit à nouveau comme régulièrement dans le style de Monsieur Ellena, un travail de recherche sur une matière que l’on déshabille, que l’on cisaille, que l’on dépouille et que l’on ne se contente pas d’utiliser telle quelle. Plutôt que de chercher à masquer ce qui le dérange, le parfumeur procède à l’inverse : il re-compose sa matière, à l’image de ce qu’il a dans la tête.
Et c’est d’ailleurs le sentiment que j’ai en portant cette Hermessence : celui d’un vétiver poli, ajusté, duquel on aura prélevé les notes « parasites » (ou perçues comme telles pour la composition recherchée) et qui bondit alors sur un registre bien différent de celui qu’on lui connait. Le registre gourmand.
L’envolée est fugace, il y a peu de notes volatiles, mais surtout une giclée presque immédiate de coumarine (cette note à odeur de foin, de colle blanche et légèrement amandée, découverte dans la fève tonka). On dérive rapidement sur le coeur, où la sensation pleine et généreuse de la note amandée se croise avec l’effet montant et sec du vétiver et des bois-ambrés, le tout recouvert d’une fine couche de notes gourmandes (coumarine, acétate de vétyvéryle, vertofix et ethyl-maltol sont les notes qui me viennent en tête). Il est bon de noter que le parfum ne dérive jamais vers une gourmandise sucrée, ce qui le rend d’ailleurs assez facile à porter, malgré la présence importante de la coumarine, qui en surdose a parfois des effets alourdissants et un peu étouffants. (Pour vous donner une idée d’un parfum surdosé de la sorte, allez donc plonger votre nez dans un flacon de Body Kouros (parfum que j’adore au demeurant).)
D’ailleurs, c’est probablement à cause de cette surdose, et malgré que Vétiver Tonka ait été conçu comme un mixte, que son final me fait
invariablement penser à un accord fougère assez traditionnel, avec un petit clin d’oeil à la mousse à raser (dû aussi en partie à la dose importante de muscs présents dans cet opus). Mais rassurez-vous,t l’empreinte reste résolument boisée. Ces notes douces et suaves s’accordent avec l’aspect un peu aride et montant des bois-ambrés, mais aussi avec la généreuse note de caramel (et peut-être une pointe de café…). On obtient à l’arrivée un parfum au vétiver crépitant, craquotant et croustillant sur le dessus, puis tendre, plein et riche à l’intérieur, à l’image d’un sablé aux amandes…
Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que j’ai parfois (voire très souvent) du mal avec le style de Jean-Claude Ellena, que je trouve désincarné. J’ai cependant toujours affirmé pouvoir apprécier une création sans pouvoir moi-même la porter, en plus de quoi, il n’est pas impossible sur l’ensemble d’une oeuvre, que l’on puisse se retrouver ponctuellement dans quelques créations. Vétiver Tonka fait partie de la première série des Hermessences lancées en 2004, celle qui a signé le début de la collaboration entre le sellier et le parfumeur. Et je me prends à croire que la patte « chirurgicale » qui s’est illustrée dans certaines des récentes créations, n’était pas encore si présente à l’époque. Sans être moins intéressant que ceux qui l’ont suivi ou précédé, je prends ce vétiver comme une sorte de prototype, un essai génial et inattendu, qui nous touche par son approche de la perfection, tout en restant un poil en dessous de celle-ci…
L’hiver, c’est vétiver / Série Matières Premières
25/01/12
Bon, ça faisait longtemps hein ? Oui, trop, je sais, comme à peu près chaque fois. Mais Thierry est d’accord avec moi, en ce moment ce n’est pas facile. Cela dit, j’ai décidé pour les prochains billets à venir d’écrire ceux qui attendent leur tour depuis plusieurs mois voire plusieurs années…
Et nous allons commencer avec cette série de billets sur le vétiver, parce que ça fait tout de même 10 000 ans qu’elle attend, en plus, Les Fans l’ont réclamée, et pour finir, c’est l’hiver, on a besoin de se sentir en sécurité avec des parfums qui tiennent la route. Et pour cela, rien de mieux que les boisés ! Le vétiver, ça vous parle non ? Il s’agit à n’en pas douter de l’une des matières les plus célèbres de la palette du parfumeur, et de l’un des bois les plus utilisés, avec le cèdre notamment. Comme beaucoup de bois, il s’est plus largement illustré dans la parfumerie masculine, car ses notes olfactives ont toujours été considérées comme plus viriles. On pourrait le décrire de manière générale comme une note plutôt rude où se mêlent des sensations de terre mouillée, sablonneuse, de mousse, de fumée, de beurre d’arachide, de fraîcheur verte et humide, mais aussi de pamplemousse. Le lien existant entre le vétiver et le pamplemousse a d’ailleurs largement été illustré ces dernières années avec bien sûr le Terre d’Hermès qui a probablement lancé la tendance, Infusion de Vétiver de Prada ou plus récemment le Mâle Terrible de Jean-Paul Gaultier.
Cependant les propriétés structurantes du vétiver sont connues depuis bien longtemps des parfumeurs, et il est présent dans beaucoup de féminins comme le N°5 de Chanel ou encore Calèche d’Hermès. L’arrivée de cette matière en dose « importante » dans un féminin a été instaurée par feu Le Baiser du Dragon de Cartier, un magnifique féminin boisé, fleuri, à la texture riche et mystérieuse. Mais malheureusement, ce petit bijou composé par Alberto Morillas n’a visiblement pas rencontré son public et est discontinué depuis l’année dernière.
J’ai souhaité lancer cette série parce que pour commencer j’adore les séries. En plus Megaupload vient de fermer, on est tous en manque, il faut bien trouver des moyens alternatifs de trouver du contenu gratuit, sympa et stimulant pour les neurones, parce que personnellement, je n’ai pas vraiment envie de me rabattre sur la télé.
Et en vrai, il faut dire que depuis que je m’intéresse au parfum, le vétiver a exercé sur moi une lente mais impérieuse attraction, à laquelle j’ai succombé par 2 fois (complètement ou en partie, les intéressés se reconnaîtront), en conseillant et offrant à 2 de mes amis les plus proches des parfums construits autour du vétiver (Nous aurons donc l’occasion d’en reparler). J’ai d’abord considéré, jeune padawan que j’étais, que cette matière était bien trop rustre pour que j’arrive un jour à la porter, mais sa richesse olfactive a eu raison de moi, et je me suis retrouvée à porter de l’essence seule, à même la peau, pour en observer l’évolution (l’examen est d’ailleurs bien plus intéressant sur peau pour cette matière), jusqu’à ce que j’essaye des parfums associés, une fois, deux fois, trois fois… Et je suis aujourd’hui sans nul doute à l’aube d’un achat, mais je doute encore de la référence qui me conviendra le mieux. Verdict à la fin de la saison !
Pour la préparation de ces billets, j’ai fouillé dans mes tiroirs et j’ai ressorti les 4 principales essences de vétiver utilisées en parfumerie, afin d’observer les nuances de qualités et les différences olfactives. Je me suis basée sur 4 essences des Laboratoires Monique Rémy (détenus par IFF) dont la réputation en terme de matières premières naturelles n’est plus à faire. 4 essences pour 4 origines différentes : Bourbon (Ile de la Réunion), Madagascar, Haïti et Java. Pour information, la production de l’Ile de la Réunion est aujourd’hui de plus en plus rare, et il semblerait que l’origine Madagascar tende à la supplanter.
En terme de richesse, et de »lourdeur » olfactive, ce sont bien les essences Bourbon et Madagascar qui se démarquent le mieux : les odeurs de terre sont très présentes, un aspect légèrement gras et arachide se développe en tête, avant de laisser place à des sensations moussues puis fumées. Le vétiver Haïti est mon préféré : il offre un très bel équilibre entre les notes de fumée, de terre, mais aussi d’agrumes. Il est ainsi plus frais, et légèrement plus vert que les autres. Enfin, le vétiver Java est celui dont la note est la plus légère (disons qu’il parle moins fort que les autres), mais aussi la plus fumée : il donne ainsi une sensation un peu noire de charbon de bois, bien qu’on lui retrouve une caractéristique terreuse. En conclusion, les 4 essences renvoient nettement une forte sensation de structure, presque de rigidité qui donnent à cette matière une image de solidité et tenacité.
Malgré tous ces qualificatifs bien masculins, le vétiver est clairement l’une des matières les plus riches en terme de sensations, l’une des plus facettées et l’une des plus émouvantes de la palette du parfumeur. J’espère qu’au fil des billets, nous aurons l’occasion de discuter de vos impressions et de vos ressentis, et qu’à la fin, je vous aurais convaincus de la nécessité pour tout bon perfumista de disposer d’un vétiver qui lui convient chez soi.




