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L’hiver, c’est vétiver – Episode 3 / Vétiver Extraordinaire : Les Editions de Parfums Frédéric Malle
1/02/12
Le Vétiver Extraordinaire de Dominique Ropion pour les Editions de Parfums a été composé pour les hommes, nous dit-on. Et je dois reconnaître que ceux-ci le portent vraiment à merveille, comme pourra en attester POD qui se fait agresser chaque fois qu’il porte ce parfum en ma présence… C’est d’ailleurs normal, car ce vétiver est tellement une tuerie que la première fois que je l’ai essayé sur moi, j’ai vidé mon échantillon le lendemain. Je dois reconnaître que mon avis est totalement subjectif, mais que voulez-vous, je suis sensible depuis longtemps au style de Dominique Ropion, dont j’aime la patte élégante, sensible et imaginative. Je me suis trouvée tellement à ma place avec ce parfum, que je suis aujourd’hui certaine que les femmes ne devraient pas se priver de l’élégance d’une si belle odeur. De toute façon, nous savons bien vous et moi que le sexe en matière de parfum n’existe pas.
Vétiver Extraordinaire pourrait s’inscrire à première vue dans la lignée d’un Vétiver de Guerlain pour l’aspect lumineux et clair que les deux compositions ont en commun. Mais dans le cas qui nous occupe, cet effet est probablement du à l’utilisation d’une essence de vétiver Haïti extraite par distillation moléculaire, celle-ci permettant de ne garder que les effets olfactifs les plus purs et les plus limpides. Et sous ses faux airs de garçon sage, un peu inaccessible en apparence, Vétiver Extraordinaire est tout sauf une fragrance conventionnelle.
Il se dégage de ce parfum une allure certaine, une beauté habile et sensible qui sous certains aspects pourrait paraître froide, car légèrement intimidante. Pourtant, nous sommes bien sur le registre de l’extra-ordinaire, et j’aurais ainsi tendance à dire qu’il s’agit d’un vétiver pour les « originaux ». Si à son tour, ce parfum s’inscrit dans une certaine tradition, c’est pour mieux s’en échapper. Tout d’abord le traitement de la matière propose une sensation boisée assez nouvelle. On découvre ce bois sous un jour qu’on ne lui connait pas tout à fait : humide et frais, il a quelque peu délaissé son côté massif et fumé. Il se positionne désormais presque naturellement en tête, et comme par chance le vétiver garde ses propriétés de note de fond, on a le plaisir de suivre une matière claire et ravissante de pureté jusque sur les dernières heures de tenue. Un exploit je ne sais pas, un vrai bonheur, à n’en pas douter.
Le dosage de vétiver aurait atteint selon la marque les 25% dans la composition, ce qui est juste parfaitement énorme (à titre de comparaison, Germaine Cellier osa un dosage de 8% de galbanum dans Vent Vert de Balmain, ce qui avait déjà suscité l’admiration). Là encore, on sort des sentiers battus, mais sans presque s’en rendre compte, cette surdose passe comme une lettre à la poste. Car ce qui retient l’attention, c’est l’harmonie dans laquelle Dominique Ropion a inséré et positionné sa matière. Le départ très épicé-cardamome jette un peu de poudre aux yeux, et s’accompagne d’une belle bigarade verte et amère. Le coeur se poursuit sur un ping-pong permanent entre les notes épicées-chaudes du poivre, de la noix de muscade, ainsi que d’une pointe de cumin et la note humide et froide du vétiver. Le contraste est permanent, et
pourtant tout est calme. Une certaine sérénité se dégage de l’ensemble, n’oublions pas que ce bois (soutenu par son vieux copain de toujours le cèdre) renvoit à des notions de stabilité et de structure rassurantes. Enfin, la note s’égrène lentement vers une douceur touffue de mousse fraîche grâce à la mousse de chêne qui rend l’image plus vraie que nature mais aussi grâce à la rondeur des muscs aux nuances végétales (comme la globalide).
De ce parfum vous retiendrez une classe imposante mais aussi une envie d’anticonformisme certain, qui vous poussera, si vous l’aimez, à vous poser quelques questions sur vous. C’est probablement à partir de cette sensation (bien que ne l’ayant formulée qu’aujourd’hui) que je me suis naturellement dirigée vers ce parfum pour dire mon amitié à l’un de mes amis les plus chers qui m’aura toujours poussée, depuis que je le connais, à ne pas me laisser aller à la facilité et à ne pas me contenter des choses établies.
Pour Pierre-Olivier, avec toute mon affection.
L’hiver, c’est vétiver – Episode 2 / Encre Noire : Lalique
29/01/12
Bon allez, aujourd’hui ça ne rigole plus. Vendredi c’était sympa, un petit vétiver-doudou, gentil, pas trop percutant car arrondi et adouci, aujourd’hui, on attaque du lourd ! En plus, j’ai pas intérêt à me rater sur la rédaction du billet, parce que sinon, je vais me faire tailler les oreilles en pointe par O. , l’homme à qui j’ai eu l’honneur de conseiller et d’offrir (à moitié) ce parfum en tapant tellement dans le mille qu’il en est aujourd’hui à sa cinquième bouteille! Celui qui n’aimait pas les parfums (ou très peu) a finalement trouvé bonheur avec cet élixir de bois brut, cette composition magistrale autour du vétiver (orchestrée par Nathalie Lorson), probablement l’une des plus belles du marché.
Les parfumeurs et amateurs de parfums savent combien il est parfois difficile de « réinventer » une odeur, d’apporter son grain de sel à l’édifice des différents « Travaux autour du vétiver » et de proposer un parfum qui sorte du lot sans faire oublier la matière prise pour point de départ. Nathalie Lorson a réussi l’exploit de s’inscrire dans une tradition, dans une veine classique en terme d’odeur tout en construisant un vrai parfum de parti pris, où rien n’est vraiment évident et pourtant à la fois connu. Les notes du vétiver parlent presque à chacun d’entre nous, car même si on ne l’a jamais senti, ses évocations de terre et de bois frais réveillent le rapport à la nature que nous avons tous plus ou moins. Cette odeur est en ce sens rassurante et attendue lorsqu’on la découvre dans un parfum : « J’aime ce que je connais ». Et peut-être plus simplement, il y a une forte probabilité pour qu’un membre de votre famille, un collègue, un ami ou un amoureux ait déjà porté un « vétiver ». Je n’aurais bien sûr qu’à citer le Vétiver de Guerlain ou encore le Vétiver de Carven pour que vos yeux s’éclairent.
Cette image empreinte de classicisme est largement reprise dans la construction d’Encre Noire, puisqu’on va y retrouver un vétiver clair en tête, frais, à peine un peu salé, accompagné de la note aromatique-baumée du cyprès et de quelques agrumes, en petites touches. Nathalie Lorson exploite donc la tendance agrume naturelle du vétiver et lui donne un « twist » avec la note cyprès. La composition annonce l’utilisation de deux essences différentes : le vétiver Bourbon et le vétiver Haïti. Ma perception me fait dire que c’est le vétiver Haïti (le plus connu) qui s’exprime le plus, pour la fraîcheur et l’équilibre qu’il propose entre ses notes de terre, d’humidité et de sécheresse à la fois (un effet soutenu par les notes montantes du cashmeran, et qui ne sont pas sans rappeler certaines notes du patchouli), légèrement vertes et doucement fumées. L’originalité de ce parfum tient au fait que la matière a été poussée jusqu’aux limites de ce que l’on pourrait attendre d’un parfum classique, et en les dépassant légèrement, elle suscite l’interrogation. Le parfumeur a laissé assez de place à la matière pour qu’elle s’exprime nettement, plus clairement que dans d’autres références similaires tout en la lançant sur les rails d’une
évolution traditionnelle, emmenant ce cœur de bois vers une lente évolution, à l’image des braises qui rougeoient pour perdre tout doucement, tout doucement de leur chaleur. Sur la fin, on perçoit encore un peu de terre fraîche, mais le tout s’est fondu sous la douceur des muscs qui font le lien avec la peau et donnent à ce parfum à l’aspect rectiligne une petite touche de rondeur charnelle…
Dans l’un des commentaires depuis le début de la série, je me suis servie de l’image du bloc de bois pour décrire ce que m’évoquait l’odeur du vétiver. A vrai dire, il me semble qu’Encre Noire a magnifié cette image, proposant un opus sur le vétiver à l’écriture fine, humble et touchante, à l’image de l’ébéniste qui sculpte sa matière pour lui donner vie.
Ce parfum, que je n’ai connu que sur les autres (sur un seul autre pour être plus précise) fait sans nul doute partie des fragrances les plus agréables et les plus séduisantes à sentir sur un homme. Sans prétendre qu’une femme ne pourrait se l’approprier, force est de reconnaître que c’est sur la peau d’un homme qu’il est le plus à même de déployer son charme captivant et sa présence virile.
Massif, sobre, intemporel, élégant et sophistiqué.
Je dédicace ce billet à Olivier, qui se sera reconnu, j’espère, dans la description de son parfum avec lequel je lui souhaite de vivre encore une longue histoire…
L’hiver, c’est vétiver – Episode 1 / Vétiver Tonka : Hermès
27/01/12
Pour ce premier épisode sur le vétiver, j’ai choisi de prendre une version soft… avant de tous vous assassiner demain ! Le Vétiver Tonka de Jean-Claude Ellena pour Hermès n’est en effet pas le vétiver le plus brut que le marché ait à offrir. Mais cette interprétation de la matière est fidèle à la patte du créateur, qui nous offre ici une image personnelle de ce bois.
Nous avions parlé dans le billet précédent de l’essence seule, une matière rude, aux accents terreux, une note frappante et cossue ! Le parfumeur-maison d’Hermès a visiblement voulu jouer avec ce bois sur un autre registre et en faire une sorte de « vétiver – doudou », une conception de ce matériau somme toute assez inhabituelle. On perçoit à nouveau comme régulièrement dans le style de Monsieur Ellena, un travail de recherche sur une matière que l’on déshabille, que l’on cisaille, que l’on dépouille et que l’on ne se contente pas d’utiliser telle quelle. Plutôt que de chercher à masquer ce qui le dérange, le parfumeur procède à l’inverse : il re-compose sa matière, à l’image de ce qu’il a dans la tête.
Et c’est d’ailleurs le sentiment que j’ai en portant cette Hermessence : celui d’un vétiver poli, ajusté, duquel on aura prélevé les notes « parasites » (ou perçues comme telles pour la composition recherchée) et qui bondit alors sur un registre bien différent de celui qu’on lui connait. Le registre gourmand.
L’envolée est fugace, il y a peu de notes volatiles, mais surtout une giclée presque immédiate de coumarine (cette note à odeur de foin, de colle blanche et légèrement amandée, découverte dans la fève tonka). On dérive rapidement sur le coeur, où la sensation pleine et généreuse de la note amandée se croise avec l’effet montant et sec du vétiver et des bois-ambrés, le tout recouvert d’une fine couche de notes gourmandes (coumarine, acétate de vétyvéryle, vertofix et ethyl-maltol sont les notes qui me viennent en tête). Il est bon de noter que le parfum ne dérive jamais vers une gourmandise sucrée, ce qui le rend d’ailleurs assez facile à porter, malgré la présence importante de la coumarine, qui en surdose a parfois des effets alourdissants et un peu étouffants. (Pour vous donner une idée d’un parfum surdosé de la sorte, allez donc plonger votre nez dans un flacon de Body Kouros (parfum que j’adore au demeurant).)
D’ailleurs, c’est probablement à cause de cette surdose, et malgré que Vétiver Tonka ait été conçu comme un mixte, que son final me fait
invariablement penser à un accord fougère assez traditionnel, avec un petit clin d’oeil à la mousse à raser (dû aussi en partie à la dose importante de muscs présents dans cet opus). Mais rassurez-vous,t l’empreinte reste résolument boisée. Ces notes douces et suaves s’accordent avec l’aspect un peu aride et montant des bois-ambrés, mais aussi avec la généreuse note de caramel (et peut-être une pointe de café…). On obtient à l’arrivée un parfum au vétiver crépitant, craquotant et croustillant sur le dessus, puis tendre, plein et riche à l’intérieur, à l’image d’un sablé aux amandes…
Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que j’ai parfois (voire très souvent) du mal avec le style de Jean-Claude Ellena, que je trouve désincarné. J’ai cependant toujours affirmé pouvoir apprécier une création sans pouvoir moi-même la porter, en plus de quoi, il n’est pas impossible sur l’ensemble d’une oeuvre, que l’on puisse se retrouver ponctuellement dans quelques créations. Vétiver Tonka fait partie de la première série des Hermessences lancées en 2004, celle qui a signé le début de la collaboration entre le sellier et le parfumeur. Et je me prends à croire que la patte « chirurgicale » qui s’est illustrée dans certaines des récentes créations, n’était pas encore si présente à l’époque. Sans être moins intéressant que ceux qui l’ont suivi ou précédé, je prends ce vétiver comme une sorte de prototype, un essai génial et inattendu, qui nous touche par son approche de la perfection, tout en restant un poil en dessous de celle-ci…





